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Sujet de brevet blanc : Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire

        J’étais seul, je m’enfonçai dans les anfractuosités de la montagne, et de bois en bois, de roche en roche, je parvins à un réduit si caché que je n’ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux, dont plusieurs tombés de vieillesse et entrelacés les uns dans les autres, fermaient ce réduit de barrières impénétrables ; quelques intervalles que laissait cette sombre enceinte n’offraient au-delà que des roches coupées à pic et d’horribles précipices que je n’osais regarder qu’en me couchant sur le ventre. Le duc, la chevêche et l’orfraie faisaient entendre leurs cris dans les fentes de la montagne, quelques petits oiseaux rares mais familiers tempéraient cependant l’horreur de cette solitude. Là je trouvai la Dentaire heptaphyllos, le Ciclamen, le Nidus avis, le grand Lacerpitium et quelques autres plantes qui me charmèrent et m’amusèrent longtemps. Mais insensiblement dominé par la forte impression des objets , j’oubliai la botanique et les plantes, je m’assis sur des oreillers de Lycopodium et de mousses, et je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j’étais là dans un refuge ignoré de tout l’univers où les persécuteurs ne me déterreraient pas. Un mouvement d’orgueil se mêla bientôt à cette rêverie. Je me comparais à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte, et je me disais avec complaisance : sans doute je suis le premier mortel qui ait pénétré jusqu’ici ; je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavanais dans cette idée, j’entendis un peu plus loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnaître ; j’écoute : le même bruit se répète et se multiplie. Surpris et curieux, je me lève, je perce à travers un fourré de broussailles du côté d’où venait le bruit, et dans une combe , à vingt pas du lieu même où je croyais être parvenu le premier j’aperçois une manufacture de bas.

Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire

PREMIERE PARTIE
QUESTIONS (15 points)


Un paysage

1.Quel est le temps qui domine le début du texte jusqu’à « solitude » (l.8) ? Justifiez son emploi. (1/2 point)
2.a- Entre les lignes 1 à 6, relevez six adjectifs qualificatifs ou participes employés comme adjectifs. (1/2 point)
b- « un réduit si caché que je n’ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. » : Quelle est la figure de style employée dans cet ensemble ? Appuyez votre réponse sur l’observation des éléments soulignés. (1/2 point)
c- En tenant compte de vos réponses précédentes, définissez l’atmosphère ainsi créée. (1 point)
3.a- « oreillers » (l. 11), « mousses » et « aise » (l.12) : quelle sensation évoque l’ensemble de ces trois termes? (1/2 point)
b- Donnez un mot de la même famille que « réduit » (l. 4). Déduisez-en le sens de ce nom. (1 point)
c- En tenant compte de vos réponses précédentes, dites quel nouvel aspect de la nature apparaît ici. (1 point)
4. Quel est le point de vue (ou focalisation) adopté(e) dans cette description ? (1 point)

Une rêverie
5. « J’oubliai », « je m’assis », « je me mis à rêver »(l.11 et 12) : en quoi ces verbes marquent-ils un changement d’attitude du personnage ? Quelle conjonction de subordination annonce ce changement ? (1 point)
6.a- Qu’est-ce qui est à l’origine de la rêverie de Rousseau ? (1/2 point)
b- Que traduit l’adverbe « insensiblement » (l. 10)? (1/2 point)
7.a- Expliquez la formation du verbe « déterrer » (l.13). Puis donnez le sens de l’expression :
« les persécuteurs ne me déterreraient pas » (l.13) (1 point)
b. Quel rôle est ainsi attribué à la nature ? (1/2 point)
8. « Je me regardai presque comme un autre Colomb » (l. 16)
a- Quelle figure de style est employée ici ? (1/2 point)
b- En quoi est-ce là un « mouvement d’orgueil »? (1/2 point)

Une désillusion
9.a- Quel temps verbal domine, lignes 18 à 21 ? Quelle est sa valeur ? (1/2 point)
b- Quel est l’effet recherché ? (1/2 point)
10. Le personnage est interrompu dans sa rêverie par « un certain cliquetis » (l.18)
a- A quel moment en découvre-t-on l’origine ? (1/2 point)
b- Quel est l’effet produit ? (1/2 point)
11. En quoi la découverte d’une manufacture ruine-t-elle les illusions de Rousseau ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur l’ensemble du texte. (1 point)
12.a- Quelles expressions préparent la fin du texte ? (1 point)
b- Définissez la tonalité du passage. (1 point)

REECRITURE (4 points)

Réécrivez le texte au passé à partir de « j’écoute » (l.18) jusqu’à la ligne 21. Faites attention aux temps que vous employez et n’utilisez pas le passé composé.

DICTEE (6 points)

« Les loisirs de mes promenades journalières ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont j’ai le regret d’avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l’écriture celles qui pourront me venir encore ; chaque fois que je les relirai m’en rendra la jouissance. J’oublierai mes malheurs, mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu’avait mérité mon cœur. »

Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire

On donnera le mot « opprobre », sans l’accorder, comme on le trouverait dans le dictionnaire.

DEUXIEME PARTIE

REDACTION (15 points)


Comme Rousseau se prenant pour Christophe Colomb, vous vous êtes un jour imaginé(e) dans le rôle d’un personnage héroïque. Conscient(e) du ridicule de cette situation, vous racontez cette anecdote dans votre journal intime, en vous moquant de vous-même.

ELEMENTS DE CORRIGE :

QUESTIONS :

1. Il s’agit d’un imparfait descriptif.
2. a- On relève : « caché », « sauvage », « noirs », « entremêlés », « prodigieux », « tombés de vieillesse », « entrelacés », « impénétrables », « sombre », « sombre », « coupées à pic » et « horribles ».
Pour avoir le demi-point, il faut six occurrences et moins de deux erreurs.
b- On attend hyperbole ou exagération.
c- On peut parler d’atmosphère inquiétante. Les caractérisations adjectivales relevées plus haut relèvent d’un topos, celui du locus horribilis inverse du locus amoenus : lieu sauvage et effrayant.
3. a- Il s’agit d’une sensation de confort. La nature est assimilée à un lit douillet.
b- « Réduire », « réducteur » ou « réduction » sont des mots de la même famille, d’où l’idée que le nom « réduit » désigne un petit espace à l’intérieur d’un plus grand capable d’assurer une retraite.
c- La nature, qui jusqu’ici paraissait hostile, est présentée maintenant comme protectrice : on peut s’y abandonner, se confondre avec elle.
4. Le paysage est vu à travers les yeux du narrateur-personnage : le point de vue est donc interne.
On acceptera l’une ou l’autre de ces deux formulations.
5. On peut avancer le changement de temps (passage de l’imparfait au passé simple) ou le sens des verbes (s’intéresser à la botanique vs l’oublier ; se déplacer vs s’asseoir ; être attentif au paysage vs se mettre à rêver).
La conjonction de coordination « Mais »(l.10) annonce ce changement.
6. a- La rêverie de Rousseau naît d’impressions sensibles ; elle est favorisée par le spectacle de ce qui l’environne : « insensiblement dominé par la forte impression des objets »(l.10-11).
b- L’adverbe « insensiblement » traduit l’idée d’une entrée progressive dans l’état de rêverie.
7. a- Le verbe « déterrer » est composé de trois éléments : un préfixe dé- ; un suffixe –er ; et une racine (ou radical) (ou mot de base) –terr-
On ne pénalisera pas l’orthographe, mais on considérera que découper sans nommer les parties ne suffira pas.
L’expression tout entière « les persécuteurs ne me déterreraient pas » signifie que Rousseau cherche à se soustraire à la méchanceté des hommes. Pour expliquer ce sentiment de persécution, il peut ne pas être inutile de rappeler aux élèves les circonstances de l’écriture des Rêveries : en 1762, Rousseau publiait L’Emile. Aussitôt le Parlement de Paris condamna le livre et décréta l’arrestation de l’auteur. Rousseau prit la fuite et se réfugia en Suisse.
b- La nature offre ainsi un doux asile.
8. a- Il s’agit d’une comparaison.
b- C’est exagérer l’opinion que l’on peut avoir de soi que de se comparer à un grand explorateur, découvreur de terres inconnues, quand on est seulement en promenade.
9. a- Il s’agit d’un présent de narration.
b- Dans un récit au passé, il sert à rendre plus proche, plus intense ce qui est raconté. Il participe donc de la dramatisation du récit.
10. a- L’origine du bruit n’est expliquée qu’à la fin du texte (« une manufacture de bas »).
b- D’où un effet de suspens.
11. Rousseau se croit seul dans la nature, oublié au sein d’elle. Il se prend alors à rêver qu’il est comme Christophe Colomb découvrant l’Amérique. Mais il se rend compte avec brutalité que ce lieu est loin d’être un idéal d’intimité. Non seulement il est habité par les hommes, mais il est symbole de leur activité.
12. a- Les expressions « un mouvement d’orgueil » (l. 14), « avec complaisance » (l. 15) et « je me pavanais » (l. 17) qui emportent l’idée d’exagération sont destinées à préparer la fin déceptive, qui met un terme aux élucubrations du promeneur solitaire.
b- Les sentiments qui accompagnent la rêverie ainsi que le retour à la réalité sont analysés avec humour. Le décalage entre la rêverie narcissique et le retour à la réalité crée un effet comique. Cette page nous révèle donc un aspect peu habituel du caractère de Rousseau qui se moque ici de lui-même, de sa naïveté et de sa vanité.

REECRITURE

J’écoutai : le même bruit se répéta et se multiplia. Surpris et curieux, je me levai, je perçai à travers un fourré de broussailles du côté d’où venait le bruit, et dans une combe à vingt pas du lieu où je croyais être parvenu le premier, j’aperçus une manufacture de bas.

On acceptera aussi : le même bruit se répétait et se multipliait, à condition que les deux verbes soient conjugués à l’imparfait.
On ne tiendra pas compte du passage de l’imparfait (« venait » et « croyais ») au plus-que-parfait (« était venu » et « avais cru »)
On attribuera ½ point par transformation réussie.
On retirera ½ point pour une erreur de copie.

DICTEE

Le texte est découpé en trois unités :

« L
es loisirs de mes promenades journalières ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont j’ai le regret d’avoir perdu le souvenir./
Je fixerai par l’écriture celles qui pourront me venir encore ; chaque fois que je les relirai m’en rendra la jouissance. /
J’oublierai mes malheurs, mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu’avait mérité mon cœur. »

On ôtera ½ point pour une faute d’orthographe grammaticale, ¼ pour une faute d’orthographe lexicale. Mais on ne pourra retrancher plus de deux points par unité. Toutes les fautes seront signalées, même si certaines ne sont pas comptabilisées.

REDACTION

Il sera exigé : On pourra valoriser :
- une trentaine de lignes
- un récit à la première personne - la forme du journal intime
(date, formule d’appel …)
- un choix pertinent du personnage héroïque avec lequel on s’identifie
- une anecdote bien construite - des paragraphes cohérents
- une progression reposant sur l’opposition entre deux moments : l’orgueil et le sentiment du ridicule - une progression nettement visible (jeu des temps verbaux, connecteurs temporels et logiques)
- une distance critique - le recours à des procédés d’ écriture pour souligner l’autodérision
(dédoublement, ironie, phrases exclamatives, questions rhétoriques, hyperboles …)
- une syntaxe correcte
- un vocabulaire choisi
- une orthographe correcte

On considérera comme hors-sujet un calque du texte de Rousseau. Dans ce cas, la note ne pourra excéder 5 sur 15.